?Le sol est essentiel à la vie ; il est source de vie et la vie s'y termine (...) La connaissance du sol n'est pas inaccessible : chacun peut apprendre à connaître et comprendre un sol, au même titre qu'il sait reconnaître et comprendre une plante ou un animal?




W : Pouvez-vous nous présenter rapidement votre parcours et les évènements marquants de votre carrière ?

A.R : Une fois mon diplôme d'ingénieur agricole en poche de l?École Nationale d'Agriculture de Rennes (qui deviendra plus tard l'École Nationale Supérieure Agronomique de Rennes ? ENSAR ?, puis Agrocampus Rennes et enfin Agrocampus Ouest), j?ai accompli mes premières études pédologiques pour l'ORSTOM (Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre Mer, futur Institut de Recherche et Développement ? IRD ?) au Maroc. J?y suis resté 10 ans en tant que coopérant scientifique. Ma mission était double, à la fois ingénieur et chercheur :

  • agronomique : étude de l'évolution des sols dans les périmètres irrigués et des phénomènes d'hydromorphie, salinisation, diminution de la fertilité
  • pédologique : recherche sur la genèse des sols méditerranéens, accumulant du calcaire. J?ai pu approfondir ces aspects dans ma thèse de doctorat sur le sujet.

J?ai alors pu réaliser la grande distance qu'il y a entre agronomie et pédologie. J?étais en désaccord avec l'assertion des agronomes de l'époque, encore largement répandue : ?les hommes doivent pouvoir dominer les sols?, ce qui m?a valu quelques conflits avec des ingénieurs du Génie Rural.

Je suis revenu en France en 1970. Nommé à Dakar animateur de recherche concernant les sols tropicaux et méditerranéens, j?ai poursuivi mes travaux initiés au Maroc et pu ainsi confronté mes résultats sur les sols au Nord du Sahara avec ceux situés au Sud Sahara : au delà des différences évidentes, j?ai découvert des similitudes et j'ai ainsi contribué à la mise en évidence des systèmes pédologiques et leur importance dans la structuration et le fonctionnement des paysages. En 1972, j?ai été nommé professeur à l'ENSAR, où j?ai enseigné 10 ans. J?ai développé un enseignement basé sur la morphologie des sols, faisant la part belle aux sorties sur le terrain, et j?ai fondé le laboratoire des sciences du sol de l'INRA en recrutant une équipe pluridisciplinaire, coeur de l'équipe enseignante actuelle de l'UMR (Unité Mixte de Recherche) Sols Agronomie Spatialisation d'AgroCampus Ouest. Cette approche pluridisciplinaire des sols était la base de mon enseignement et de mes thèmes de recherche fondamentaux, tels que les conséquences de la disparition du bocage ou de l'utilisation du lisier. Ces sujets entrent dans le cadre plus global de la gestion de l'eau et des polluants dans les sols.

Parallèlement, je suis entré en politique dans la région de Rennes, ainsi qu'au niveau national. J?étais également très engagé dans les ONG Nord/Sud. J?ai ainsi fait partie de l?équipe créatrice du CRIDEV, qui sera l'un des piliers du réseau RITIMO. Après un temps de coopération en Algérie, je suis retourné pour la première fois au Brésil, près de 30 ans après avoir quitté le pays d'adoption de mon père. J?y ai enseigné la morphologie des sols, et me suis investi dans l'éducation populaire auprès des paysans.

En 1982, au lendemain de la victoire de la gauche aux présidentielles, j?ai été nommé Directeur Général de l'ORSTOM, qui comptait plus de 2000 personnes à l'époque, dont 750 chercheurs. J?y ai alors découvert l'interdisciplinarité, et comment fédérer des personnes sur des sujets de développement. Mon projet de développement de la recherche au service du développement avait pour objectif de rendre les pays du Sud indépendants de ceux du Nord : indépendance alimentaire, indépendance sanitaire et indépendance énergétique. En 1987, avec la première cohabitation, j?ai été contraint de quitter mon poste de Directeur Général, et j?ai pris quelques années plus tard la direction du CNEARC (1987), une école d'application agricole en climat tropical. En même temps, j?ai poursuivi mon travail d'éducation en pédologie : j?ai ainsi publié en 1993, avec Mireille Dosso, un ouvrage ?Regards sur le Sol?, ainsi que des plaquettes et des films (?Découvrir les Sols?, ?le ventre de la Terre?). A partir de 1988, je me suis plus spécifiquement intéressé à l'Amazonie. J?ai en particulier, apporté mon appui à un programme de développement durable dans l'état de l'Amapa : j?ai participé scientifiquement et politiquement à l'organisation de ce programme avec des amis gouverneurs et députés. En 1990, j?ai démarré l'organisation du Congrès Mondial des Sciences du Sol, en tant que président du comité d?organisation : plus de 3000 personnes se sont ainsi retrouvés en 1998 à Montpellier pour parler des enjeux relatifs aux sols. De 1990 à 1994, j?ai dirigé la recherche environnementale au CNRS et mis en place un programme de recherche pluridisciplinaire en sciences biologiques et en sciences sociales. Parallèlement à mon activité de recherche, j?ai occupé le siège de vice-président puis de président de l'AFES (Association Française pour l'Étude du Sol) de 1986 à 1992, puis celle de l?AISS (Association Internationale des Sciences du Sol) de 1994 à 1998. J?ai été nommé en 2002, membre d?honneur de l?AISS.



W : Quelles sont les grandes menaces auxquelles doivent faire face les sols de nos jours ? Quelles sont les conséquences des perturbations du sol ?

A.R : Les menaces sont de deux types : des menaces sur le sol en tant que tel, et des menaces vis-à-vis des sociétés humaines via le sol. Les hommes utilisent les sols pour l'agriculture. Or l'agriculture transforme les sols : la végétation est modifiée : on passe d'une biodiversité naturelle importante à une biodiversité limitée. Ainsi on change de teneurs et de type de matières organiques, ce qui change le fonctionnement organique des sols. Ce changement organique provoque un changement de porosité : les sols se tassent, les racines pénètrent moins, l'eau ruisselle, l'érosion augmente, les sols s'appauvrissent et voient leur épaisseur diminuer. Dans les sols épais, l'impact est relativement limité, par contre l'érosion devient beaucoup plus problématique dans les sols peu épais. Ce phénomène mondial est bel et bien du à l'activité humaine.

Mais il existe également des phénomènes plus localisés : hydromorphie des sols (excès en eau), salinisation dans les périmètres irrigués, acidification, pollution des sols par l'atmosphère ou les eaux de surface, ce qui a un impact sur les nappes souterraines. Enfin, la diminution en matière organique des sols provoque une augmentation du carbone organique dans l'atmosphère et donc une augmentation de l'effet de serre.

Les sociétés humaines peuvent donc voir leur santé impactée du fait de la pollution des eaux, des plantes et de l'air. L'atmosphère s'est en effet transformée depuis 2 siècles, et cela touche le monde entier. Ces changements bouleversent les sols : des composés chimiques se déposent à leur surface, modifiant leurs cycles géochimiques, parfois à des milliers de kilomètres des sources de pollutions. Ainsi nous pouvons affirmer qu'il n'existe plus de sols naturels dans le monde, même au coeur de la forêt primaire amazonienne ou de la toundra sibérienne.

En résumé, l'agriculture modifie la végétation et l'ensemble des activités biologiques des sols, ce qui modifie les sols, qui modifient la végétation, l'eau et l'atmosphère, qui modifie les sols... il y a un aller et retour permanent.


W : Comment se positionne la recherche scientifique dans ce contexte ? Peut-elle parvenir à fournir des réponses à ces menaces planétaires que vous venez d'exposer ?

A.R : Les grands phénomènes fabriquant les sols sont complètement modifiés par l'homme. L'homme n'a que peu de connaissances sur ces phénomènes, et ne connaît que très mal les sols dans le monde. On devrait donner la priorité à la connaissance des sols. Or la recherche se focalise trop sur l'utilisation des sols. Nous devrions travailler davantage sur ce que sont les sols, à la fois à petite et grande échelle (paysages). La recherche se concentre trop sur la modélisation des processus et pas assez sur les processus en eux-mêmes. On résout les problèmes au coup par coup sans projection sur le long terme. Les sciences du sol ont connu un important développement entre 1920 et 1940, mais les hommes ont vite été débordés par les problèmes concrets du quotidien (cf. infra).

Alors que les USA et la Russie ont conservé de grands moyens dans le domaine, en France, les recherches ont été orientées pour les agriculteurs, afin de résoudre les problèmes de gestion des eaux et de la pollution. Il n'y a pas assez d'espaces à la recherche pour découvrir, pour comprendre. Le sol est en soi un milieu qui se forme et évolue en permanence, qui a des caractéristiques propres. D'où l'importance de toujours resituer un échantillon de sol qu'on étudie dans son contexte. Il se forme à partir de roches, sous l'influence du climat, de l'eau, de la biodiversité, du relief. Le sol se caractérise par des constituants spécifiques (argile, sable, vie...), et une structure spécifique qui n'a rien à voir avec les structures biologiques ou géologiques. C'est un milieu très dynamique, que nous avons du mal à appréhender.

La transversalité entre les sciences du sol fonctionne relativement mal (biologie, chimie, physique...). Les spécialistes en sciences du sol n'ont pas reçu de formation en sol à proprement parlé : leur formation est chimiste, physicien, biologiste, agronome, mais il n'existe pas de formation spécifique en pédologie. Les agronomes français peuvent recevoir 3 à 4 mois de formations en sciences du sol dans leur dernière année de cursus. Loin de 3 ou 4 ans que peuvent suivre des étudiants russes en pédologie ! De plus, les départements de recherche français en sciences du sol ont été progressivement supprimés au profit de départements d'écologie ou d'environnement.

Ce manque de recherche et d'enseignement a des répercussions hors des sphères strictes de la pédologie : ne pas connaître les sols, c'est ne pas saisir complètement le fonctionnement des cycles des végétaux, de la climatologie, du cycle de l'eau etc...


W : Si ne pas comprendre les sols, c'est ne pas comprendre le cycle de l'eau, des végétaux etc., les conséquences directes pour l'Homme de ce manque de connaissances pourraient être particulièrement importantes alors ?

A.R : Bien entendu. Le problème de l'alimentation mondiale ne pourra pas par exemple être résolu sans la prise en compte des sols dans les modèles socio-économiques de développement. Or certains experts en développement ne parlent même pas des sols dans leurs ouvrages !

Le problème est : comment produire plus en dégradant moins les sols, les eaux et l'atmosphère ? Il faudrait utiliser moins d'engrais et de pesticides, et plus de matières organiques. Mais quelles matières organiques ? Comment les utiliser ? Les enfouir à quelle profondeur ?? On pourrait faire l'hypothèse que pour produire plus et mieux, il faudrait que le sol soit plus ?occupé? sur l?ensemble du profil pédologique. Une possibilité serait de planter des végétaux à enracinement plus profond : ainsi ils iraient prélever des nutriments dans des profondeurs de sol riches et non utilisées (les plantes cultivables ne dépassent que rarement les 20 cm de profondeur d'enracinement), et accéléreraient l'altération des roches en profondeur, favorisant la libération de minéraux pour la plante et le développement de sol. Des plantes pérennes de ce type permettraient une protection à long terme des sols (pas besoin de replanter tous les ans), et en même temps des rendements accrus du fait de l?accès à des ressources minérales et organiques supplémentaires. La dégradation des sols étant un enjeu crucial, développer des méthodes permettant de ?créer? des sols pourrait donc représenter un élément essentiel de la préservation des ressources naturelles tout en assurant la subsistance alimentaire de la population mondiale.

Mais où trouver ces végétaux ? Dans la nature, certaines plantes comme la canne à sucre ou la luzerne prospectent en profondeur. La recherche en amélioration des plantes pourrait apporter certaines réponses : des croisements pourraient suffire à produire les plants recherchés. Des OGM également. Quant les OGM visent la protection phytosanitaire, les enjeux sont énormes car on s'attaque à d'autres espèces annexes (insectes, oiseaux...), menaçant ainsi les équilibres écosystémiques. Mais quand les modifications génétiques concernent les parties végétatives des plantes (racines, tiges...) et des fonctions propres à la plante, les conséquences pour les écosystèmes devraient être mineures.


W : Qu'en est-il du Brésil, votre pays d'adoption ? Pourrait-il être un exemple à suivre pour d?autres pays ?

A.R : Le Brésil est un pays immense avec une faible densité de population : il peut en théorie couvrir ses besoins alimentaires, énergétiques et en devise (exportations). Il se développe d'ailleurs à toute vitesse. Mais les solutions brésiliennes ne sont pas transposables partout. Le Sahel et l'Afrique de l'Ouest possèdent des milieux très pauvres, beaucoup plus que les milieux les plus pauvres du Brésil: les sols y sont formés sur des altérites appauvries très épaisses, contrairement au Brésil.


W : Des solutions globales existent-elles finalement ?

A.R : Non, il n'existe pas de solution miracle mondiale. Cependant, il faut tendre vers une agriculture organique, afin de mieux structurer les sols et d'assurer un garde-manger pour les plantes. Mais il faut faire en sorte que la matière organique soit riche en fraction minérale. Il ne sera pas possible de nourrir le monde sans engrais : les zones tropicales et désertiques froides sont souvent occupées par des podzols (sols appauvris). Ainsi, le Bois Raméal Fragmenté (ndr : le BRF est une technique agronomique consistant à importer des matières organiques d'origine arborée) n'est pas une mauvaise idée en soi, à condition que les rameaux apportent des minéraux (phosphore, calcium, sodium, potasse, azote...).

Si un site ne possède pas de ressources en phosphore ou en potasse : comment faire une agriculture biologique ? La priorité est donc d'étudier au cas par cas, par unité de base dynamique : le système pédologique.


W : Que pensez-vous de la Directive Sols de l'Union Européenne qui est en cours d'élaboration ? Qu'apportera-t-elle pour la préservation des sols en Europe ?

A.R : Avec la Directive Sols, on va pouvoir prendre conscience de manière claire de la notion de sol. Il faut faire passer le message que les sols ne peuvent pas être gérés uniquement par des propriétaires privés du sol, sans contrôle par la société. Au même titre que l'eau et l'air, le sol fait partie du patrimoine commun. Philosophiquement, la privatisation du sol en soi n'est pas acceptable.

Il existe toutefois déjà des règles afin de contrôler l'usage que font les propriétaires terriens de leurs biens, telles que la dépollution après une activité à risque (industrie...), mais elles sont insuffisantes. Il est dommage que des pays comme l'Allemagne ou l'Angleterre aient bloqué le principe de loi (ndr : en avril dernier). Or nous avons vraiment besoin de règles de gestion. Par exemple : des sols bretons ont été gravement endommagés du fait de l'introduction du maïs grain en Bretagne, à partir des années 1960. Ce maïs est récolté quand le sol est humide, ce qui provoque de graves dégradations morphologiques (tassements).

Ainsi, nous voyons bien que les décisions de développer telle ou telle agriculture ne devraient pas être laissées au seul bon vouloir des agriculteurs, agronomes ou services publics.


W : Le sol est un milieu peu connu, en dehors des spécialistes (comparé à l'eau, l'air, la biosphère). Pensez-vous que l'éducation des scolaires et l'information du grand public ou des décideurs/politiques sur les thématiques des sols soient une étape nécessaire vers une protection accrue des sols ? En quoi une opération comme l'Année Internationale de la Planète Terre (AIPT) de l'UNESCO peut elle significativement contribuer à cette sensibilisation ?

A.R : L'objectif de cette année internationale est de plus parler des sciences de la Terre en général. L'inquiétude est grande, car les jeunes se désintéressent de plus en plus des sciences, et particulièrement des sciences de la Terre. Le problème numéro 1 à mener donc, c'est l'éducation des jeunes, mais aussi des moins jeunes ! Il est inacceptable que des scientifiques aient si peu de connaissances des sols. Par exemple, les écologues ne se soucient pas du sol quand ils étudient la dynamique de population de telle plante ou tel insecte, alors que c'est vital pour comprendre la dynamique globale du sujet en question.

Les enfants doivent connaître les sols comme ils savent la différence entre un chat et un chien, ou les fonctions de l'oeil et du nez : ils doivent comprendre leurs couleurs, leurs agrégats, leurs fonctions... Ce n'est pas encore entré dans la culture populaire, alors que le sol est essentiel à la vie?


W : A l?occasion de l?AIPT, vous avez publié avec Roland Poss (IRD, président de l'AFES) une brochure ?Les sols pour l'avenir de la planète Terre? : combien d'exemplaires ont été diffusés ? Vers quel public ?

A.R : L'objectif de ce livret est de fournir un document synthétique à forte valeur ajoutée sur les sols, leurs natures, leurs fonctionnements et leurs fonctions, car il n'existait pas jusqu'à présent de document équivalent ; pour aider les professeurs de sciences naturelles et de la Terre à introduire les notions de sciences du sol aux élèves dès le lycée. 30 000 exemplaires ont été diffusés auprès des centres d'informations scientifiques des villes de France, des lycées et des universités.


W : Pour finir, quel a été votre plus grand souvenir professionnel ?

A.R : Le moment le plus fort scientifiquement a été, à l'époque de ma thèse, lorsque nous avons pris conscience, avec l'équipe scientifique à laquelle j'appartenais, de la notion de système pédologique. Nous avons pris conscience que le sol est un milieu très dynamique, évolutif : entre deux horizons, par exemple, les limites sont dynamiques, elles changent avec le temps. Un autre grand souvenir restera le moment où je me suis lancé dans l'éducation, que ce soit en Université et en école ou auprès des paysans au Brésil ; la concrétisation étant venue avec l'ouvrage ?Regards sur le Sol? et avec le film que nous avons tourné au Brésil ?Terra pra viver? (une terre pour vivre), un film où l'acteur principal est le sol.



Références

  • Ruellan, A. 1970 "Contribution à la connaissance des sols des régions méditerranéennes : les sols à profil calcaire différencié des plaines de la Basse Moulouya (Maroc Oriental)" Thèse Sciences
  • Ruellan, A. et Dosso, M. (1993) "Regards sur le Sol"
  • Ruellan, A. "Sols et paysages" (à paraître)
  • Ewald, E., Nicola, S. et Ruellan, A. (1988) "Une terre pour vivre"
  • Ruellan, A. et Poss, R. (2008) "Les sols pour l'avenir de la planète Terre"