Se réapproprier les cycles du vivant pour la production agricole

Ferme Bio au Bresil

Dans la région rurale de Nova Friburgo (située à 150 km de Rio) la production s'est spécialisée dans le maraîchage intensif (à la fois en main d'œuvre et en intrants chimiques) au cours des 30 dernières années. La très grande majorité des exploitations agricoles sont de petite taille (de 0,5 à 15 ha) et emploient une main d'œuvre presque exclusivement familiale. Nova Friburgo est devenue l'un des premiers centres d'approvisionnement en choux-fleurs, brocolis, laitues, persil et tomates de l'agglomération de Rio. Ces caractéristiques sont uniques dans le paysage régional car, en dehors de cette enclave aux conditions géoclimatiques singulières (climat tropical d'altitude sur sols argilo-sableux drainant), la production est surtout orientée vers l'élevage bovin, la culture de la canne à sucre, du café, de la banane, etc.

A Nova Friburgo, la ferme biologique de Jovelina se situe à 1200 m d'altitude, dans un micro-bassin versant. Elle est encerclée par la forêt appartenant au grand massif du littoral brésilien, la Mata Atlântica. On y produit surtout des laitues et des choux (choux-fleurs, choux pommés, choux rouges, brocolis), mais aussi des pommes de terres, des carottes, des navets, du céleri, des radis, etc. Si la production maraîchère est la même que dans le conventionnel, elle repose par contre sur une stratégie particulière qui permet de maintenir des rendements viables et d’offrir aux consommateurs locaux la possibilité de se procurer des aliments sains. Les 4 ha de terres maraichères sont cultivés de manière à perturber le moins possible la flore et la faune sauvages et pour qu'en retour, elles puissent contribuer à la lutte biologique contre les ravageurs des cultures. Il n'est pas question ici de s'attarder sur les aspects techniques du système de production, mais plutôt de s'intéresser à quelques détails agronomiques liés aux cycles du vivant dans le cas du maraîchage biologique.

Ferme Bio au Bresil Schema

Faciliter la lutte biologique

Des « refuges » sont créés tous les 20 mètres, le long des chemins d'accès et des drains pour permettre aux prédateurs des insectes ravageurs de s'installer dans les parcelles,. Ces couloirs écologiques ou micro-haies sont constitués d'adventices sélectionnées et dont la prolifération reste contrôlée par les paysans. Hormis différentes populations d'insectes, elles abritent aussi plus d'une trentaine d'espèces d'oiseaux sauvages qui peuvent y nidifier tranquillement.

Pour lutter contre les champignons, notamment contre la hernie du chou qui cause de grands dégâts dans toute la région, les paysans de cette ferme bio se différencient des autres en utilisant moins de fumures organiques importées (fientes de volailles en général) et plus d'engrais vert (compost auto-produit). Avec un plus faible rapport C/N ce dernier limite le développement de la hernie pendant les premières phases du développement des crucifères. Cependant, malgré toutes les précautions prises par les paysans, ce champignon reste la cause principale des faibles rendements dans la production régionale de choux biologiques.

Des rotations culturales plus élaborées

Dans le système conventionnel, les intervalles entre deux cultures appartenant à la même famille (crucifères, solanacées, composées, liliacées, composées) sont très courts voire inexistants. Par exemple, il est courant de planter deux fois par an une même parcelle en choux-fleurs pendant la même année.

Le système de culture biologique, quant à lui, ne fait revenir qu'une seule fois par an des cultures apparentées sur la même parcelle pour éviter la prolifération des ravageurs. De plus, dans le système biologique, on fait intervenir un temps de pause d'environ 2 semaines, généralement juste avant d'entamer le repiquage des laitues lors des mois les plus humides, durant lequel une soixantaine de gallinacées sont introduites sur la parcelle dans l'objectif de réduire drastiquement les populations d'escargots et de limaces. Enfin, au terme de la rotation, un temps de jachère d'une période de 6 à 12 mois est systématiquement mis en place. Un labour peu profond (utilisant un motoculteur et le travail à la houe) permet alors d'enfouir les résidus de cultures et les mauvaises herbes afin de restituer une partie de la fertilité des sols.

Par comparaison, certaines exploitations du système conventionnel ont fait disparaître ce temps de jachère au profit d'un apport massif de matière organique azotée (fiente de volaille).

Utiliser la diversité végétale, sauvage ou domestique

En vue de maximiser les interactions entre plantes-hôtes, insectes utiles et insectes ravageurs, la taille des parcelles de la ferme est non seulement plus petite qu'en conventionnel, mais on y cultive côte à côte un plus grand nombre de variétés, d'espèces, voire de familles de légumes. Plus précisément, une variété donnée ne sera repiquée au maximum que sur deux à trois planches consécutives contre vingt à trente en conventionnel.

Les plantes adventices jouent aussi un rôle important dans ce système de culture. Les parcelles sont moins sarclées qu'en système conventionnel et, bien évidemment, on n'utilise pas d'herbicide. Par exemple, le cycle cultural de la laitue ne nécessite en bio qu'une opération de sarclage au 15ème jour après repiquage. Les « mauvaises herbes » que l'agriculteur laisse pousser entre les rangs pendant les 30 derniers jours couvriront partiellement les salades à leur maturité. Ainsi, ces dernières bénéficieront d'un ombrage non négligeable les jours de forte insolation évitant un flétrissement fatal des légumes à quelques jours de la récolte.

Aujourd'hui, la ferme de Jovelina et Flávio doit encore relever de nombreux défis. Le premier est celui des rendements – ils sont de 30 à 40% plus faibles qu'en conventionnel. Pour parvenir à les améliorer et à innover, les choses ne sont pas si simples. Selon eux, les informations techniques locales sur la production maraîchère bio sont quasi inexistantes. De plus, le petit nombre d'exploitations bio de la région ne stimule pas l'échange d'expérience entre producteurs.

La persistance du champignon responsable de la hernie du chou dans les sols compromet souvent tous les efforts déployés pendant le cycle de culture. Ainsi, les choux-fleurs sont vendus avant d'atteindre une taille équivalente à celle des choux conventionnels par crainte de perdre la récolte. De manière générale, le manque à gagner est important dans le cas des cultures de crucifères.

Enfin, il faut noter qu'au Brésil, et dans cette région reculée en particulier, les agriculteurs biologiques ont de grandes difficultés à s'insérer sur les marchés de primeurs. La bataille pour une plus grande visibilité des produits bio mobilise, dans notre exemple, une grande partie du temps de travail du chef d'exploitation. Mais les politiques publiques progressent ! Depuis peu, l'Etat accorde des subventions aux écoles pour l'achat d'aliments biologiques en vue d'améliorer la qualité de l'alimentation des enfants et de les sensibiliser aux problèmes écologiques. Ainsi, Jovelina a récemment obtenu un contrat d'achat hebdomadaire d'une grande quantité de sa production avec certaines écoles municipales de Nova Friburgo.

Pierre-Nicolas

WORGAMIC

Novembre 2009